Bonjour à tous,
En parcourant ce fil hier, je me suis rendu compte, du moins je crois, qu’il y avait quelques confusions sur ce qu’on pouvait désigner sous le terme « diversification ». Je vais tenter ici de définir un peu plus proprement plusieurs notions qui ont été abordées dans cette discussion.
1. Corrélation
La corrélation entre deux actifs mesure une dépendance linéaire moyenne entre leurs rendements :
Ici, \mathrm{Cov}(R_A,R_B) désigne la covariance entre les rendements de A et de B, c’est-à-dire une mesure de la façon dont ils bougent ensemble, tandis que \sigma_A et \sigma_B désignent leurs volatilités individuelles. Elle renseigne sur le co-mouvement moyen, mais uniquement au premier ordre. C’est une relation linéaire.
2. Corrélation conditionnelle
La corrélation conditionnelle consiste à mesurer cette même corrélation dans un sous-ensemble d’états du monde, par exemple lorsque les actions sont en forte baisse :
avec c un seuil de stress. Le signe | se lit ici « sachant que » ou « conditionnellement à ». Donc ici on donne la corrélation entre A et B sachant que le rendement de A est inférieur au seuil c. C’est donc une mesure de dépendance en régime donné (de crise, d’euphorie, etc.), et non sur l’ensemble de l’échantillon.
3. Convexité
La convexité n’est pas une corrélation. C’est une propriété de courbure du rendement d’un actif à un facteur de risque.
Si l’on écrit :
alors l’actif est convexe par rapport au facteur x[1] si :
sur la zone considérée. La convexité est donc un effet de second ordre, et par nature non linéaire. C’est ce qui fait qu’un actif peut devenir protecteur dans les extrêmes sans que cela soit visible dans une simple corrélation moyenne, et sans que cela implique qu’il ne puisse pas offrir un rendement intéressant en régime normal. La corrélation peut bien sûr fournir une information utile sur le co-mouvement moyen entre deux actifs, mais elle reste une mesure linéaire : à elle seule, elle ne permet donc pas de décrire correctement une relation convexe.
Un petit exemple pour illustrer ces notions
Pour illustrer un peu plus concrètement la différence entre corrélation, corrélation conditionnelle et convexité, on peut regarder les rendements annuels de l’indice SG CTA en fonction de ceux du MSCI World.
Si l’on se contente de calculer la corrélation entre les deux séries, on obtient ici environ -0.416. Pris comme cela, on pourrait être tenté d’en conclure que la relation est simplement négative, et donc qu’en moyenne, SG CTA a plutôt tendance à évoluer en sens inverse des actions, et on risque de conclure à tort qu’en cas de croissance extrême des actions, SG CTA devrait baisser.
Le problème, est que cette lecture impose une seule relation linéaire sur tout l’échantillon. Or, on voit bien qu’il n’y a aucune raison pour que le lien entre les deux actifs soit exactement le même dans les années de baisse actions, dans les années plus neutres, et dans les années de forte hausse. Si l’on veut autoriser une relation un peu plus complexe, on peut écrire un petit modèle quadratique :
Sur les données annuelles, cela donne :
Autrement dit, la relation entre SG CTA et le MSCI World n’a pas l’air d’être purement linéaire[2]. Dit plus simplement, si les actions baissent fortement, le modèle suggère que SG CTA a tendance à mieux résister, voire à offrir une forme de protection. Et si les actions montent fortement, SG CTA peut aussi monter. Il faut quand même rester prudent ici : on parle d’un échantillon relativement petit.
On peut retrouver cette même intuition d’une autre manière avec les corrélations conditionnelles. Au lieu d’imposer une seule relation sur tout l’échantillon, on découpe les observations en régimes selon le rendement annuel du MSCI World, puis on regarde comment la relation entre les deux actifs se comporte dans chacun de ces régimes. Ici, \mathcal{R}_j désigne simplement le régime j considéré, par exemple r_t^{World} < 0, ou bien 0 \leq r_t^{World} < 15\%, ou encore r_t^{World} \geq 15\%[3]. En ce sens, la corrélation conditionnelle revient un peu à approcher une relation non linéaire par une succession de relations linéaires locales :
Sur les données annuelles, on obtient par exemple les résultats suivants :
| Rendement du MSCI World | Corrélation conditionnelle avec SG CTA |
|---|---|
| World < 0 | -0.855 |
| 0 <= World < 15% | -0.348 |
| World >= 15% | 0.433 |
Autrement dit, la corrélation moyenne ne raconte pas toute l’histoire. Elle dit bien quelque chose d’utile, bien sûr, mais elle écrase aussi des comportements assez différents selon les régimes. En gros, SG CTA semble surtout défensif quand les actions baissent, alors que dans les fortes années de hausse, la relation avec les actions redevient plus positive. La corrélation globale de -0.416 résume donc assez mal une dépendance qui varie sensiblement selon le régime de marché.
Est-ce que la convexité est nécessaire pour qu’un actif soit intéressant dans un portefeuille ?
Un actif peut être utile dans un portefeuille sans être convexe. Il « suffit » qu’il améliore le couple rendement/risque de l’ensemble. Formellement, si l’on combine deux actifs A et B, on a :
Le rendement espéré du portefeuille, \mu_p, est linéaire en w, alors que la volatilité agrégée \sigma_p, ne l’est pas : elle est la racine carrée d’une forme quadratique. C’est cette géométrie qui crée le bénéfice de diversification dès que \rho < 1, même si la corrélation reste positive[4].
Illustrons cela sur un petit exemple simple :
-
Actif A : rendement espéré 8\,\%, volatilité 20\,\%
-
Actif B : rendement espéré 5\,\%, volatilité 10\,\%
-
Corrélation \rho = 0,30
Pris séparément :
-
A a un ratio rendement/risque de 0,08 / 0,20 = 0,40
-
B a un ratio rendement/risque de 0,05 / 0,10 = 0,50
En portefeuille 50/50 :
On obtient donc un ratio rendement/risque d’environ :
Autrement dit, le portefeuille a un meilleur ratio rendement/risque que l’actif A ou B seul, alors même que :
-
B n’est pas un hedge convexe à A,
-
la corrélation est positive, et relativement élevée, en tout cas plus que ce qu’on observe, par exemple, entre actions et obligations.
-
B peut très bien baisser en même temps que A.
Ce point me semble important, parce qu’il montre qu’un diversifiant n’a pas besoin de « monter dans les krachs » pour être utile. Il peut simplement améliorer l’efficience du portefeuille. C’est d’ailleurs le principe même de la diversification, y compris au sein d’un portefeuille actions très large : le rendement s’agrège linéairement, alors que le risque ne s’agrège pas linéairement dès lors que les corrélations sont imparfaites. Ainsi, détenir à la fois l’action Evil Corp A et l’action Evil Corp B n’a rien d’absurde, même si les deux titres sont très corrélés. En poussant ce raisonnement à l’ensemble des entreprises mondiales, on retrouve l’une des explications fondamentales du fait que les ETF sur indices larges ont historiquement offert un si bon couple rendement/risque.
TLDR :
En pratique, je pense qu’on peut définir les choses suivantes :
-
la corrélation mesure un co-mouvement linéaire moyen,
-
la corrélation conditionnelle regarde ce co-mouvement dans un régime donné, par exemple la queue gauche, droite, au milieu, devant, derrière, comme vous voulez !
-
la convexité mesure la courbure de la réponse de l’actif au facteur de risque,
Donc un actif peut être :
-
faiblement corrélé sans être convexe,
-
convexe tout en gardant une corrélation moyenne positive,
-
structurellement décorrelé sans offrir de protection particulière dans un stress actions.
Pour en revenir à la dernière question du fil mentionné au début : apliqué aux cat bonds, cela veut dire à mon sens qu’ils peuvent être de vrais diversifiants sans être pour autant de bons hedges convexes. Leur intérêt ne tient pas au fait qu’ils monteraient en cas de crise actions, mais au fait qu’ils peuvent améliorer le portefeuille via une source de risque différente et une corrélation imparfaite. Ce n’est pas la même promesse, mais ce n’est pas non plus négligeable.
Autrement dit, reprocher à un actif de ne pas être convexe ne suffit pas à l’éliminer. La vraie question est plutôt : une fois pris en compte son rendement espéré, sa volatilité, sa corrélation au portefeuille risqué, améliore-t-il ou non l’efficience de l’ensemble ?
x peut-être le rendement de A, l’inflation, le nombre de Capybara en amazonie, peu importe ↩︎
Je vous vois venir les statisticiens, le coefficient \gamma est significativement différent de 0! ↩︎
Notons ici que l’on pourrait éviter d’utiliser des bornes arbitraires, mais je crois que le message passe mieux comme ceci. Je n’ai vraiment pas l’ambition de construire un modèle intéressant, mais plutôt d’illustrer des notions importantes à mes yeux. ↩︎
d’ailleurs, vous savez quoi ? On a discuté de quelque chose de similaire pendant mon premier entretien avec Vincent, et j’ai raconté absolument n’importe quoi ! ↩︎
