Biais domestique (gestion de portefeuille)

Bonjour,

Je propose un nouveau sujet bien geek sur la question du biais domestique en gestion de portefeuille. Par biais domestique, j’entends la préférence pour les titres français ou, dans un sens plus extensif, la préférence pour les titres européens.

C’est un thème important pour les épargant(e)s, car la France et l’Europe développée représentent une modeste part des marchés boursiers mondiaux (à la louche, 3 % et 15 %, respectivement). Il y a plusieurs écoles de pensée et il pourrait être intéressant de confronter nos points de vue.

Dans ma poche actions, j’attribue près de 75 % à l’Europe, dont environ 20 % à la France. J’ai donc un fort biais (je ne mise même pas 20 % sur l’Amérique du Nord !). Raison : je trouve la situation actuelle aux Etats-Unis inquiétante (recul démocratique, court-termisme, IA bullesque). Et j’aime bien l’idée de privilégier l’Europe… Il y a un mix de politique et de tactique. J’ai pu voir que mon allocation ressemble beaucoup à celle de l’hebdomadaire Investir, que je trouve de très bonne tenue, donc il me semble ne pas être en trop mauvaise compagnie…

Quoi qu’il en soit, je suis loin du modèle CAPM « canonique », selon lequel la diversification optimale devrait être celle du marché mondial pondéré par la capitalisation. Certains spécialistes admettent que le biais domestique est justifié (exposition en devise, fiscalité, etc.). C’est par exemple le cas du Prof. Scott Cederburg (Etats-Unis), qui estime que la pondération optimale serait de 33 % :

Scott Cederburg a confirmé à la communauté du Rational Reminder que, dans le contexte de l’UE, il faudrait entendre « domestique » (« home ») comme se référant à l’UE et non au pays de résidence.

J’ai donc deux questions pour la communauté :

1. Existe-t-il quelque part un récap. abordable des principaux modèles utilisés pour déterminer le biais domestique « optimal » ?

2. Et vous, vous faites comment ?

Au plaisir de vous lire.

Bonne semaine,
Rémy

  1. Pour les geeks: Beyond the Status Quo: A Critical Assessment of Lifecycle Investment Advice (Cederburg et. al) ; Is Home Country Bias a Mistake? (Ben Felix) ; Biais domestique : quand privilégier ce qui est familier limite la diversification (Amundi).

2. Cederburg défend de façon générale un point de vue assez iconoclaste. Il estime par exemple que l’allocation optimale est 100 % actions. Pour moi, c’est intenable psychologiquement pour la majorité des gens, mais c’est un autre sujet.

3. Par souci de transparence : j’avais déjà posté ce sujet, en version « courte » :grinning_face_with_smiling_eyes: , sur un autre (fort sympathique) forum financier, mais il n’avait pas suscité grand enthousiasme…

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Pas en capacité de répondre au post :wink:.

Juste une remarque : en France, le PEA impose un biais domestique, même via les ETF synthétiques. Le rééquilibrage vers d’autres marchés suppose déjà d’avoir soit un niveau de connaissance et de volonté à s’exposer vers les autres marchés et/ou d’avoir un portefeuille suffisamment conséquent pour le faire (cad soit PEA au plafond => j’alimente un CTO qui me permet d’aller ailleurs, soit PEA pas au plafond => j’alimente un CTO qui me permet d’aller voir ailleurs, en faisant fi des avantages fiscaux du PEA, considérant ma capacité à faire mieux en CTO…). Quant à l’assurance vie, vu l’appétence pour la sécurité avec le fond euro… la messe est dite.

Tout ça pour conclure que ta question s’adresse effectivement à des investisseurs très avancés (en connaissance et en portefeuille), d’où peut-être ? la faible participation sur l’autre forum.

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Merci pour ta réponse, Clarine, et ces notes très justes sur le PEA. C’est une question assez avancée, effectivement. Mais j’ai pu noter qu’il y a des pointures ici, alors je tente ma chance ! Perso, je pense qu’il faut voir plus loin que la réponse un peu basique (ChatGPTesque, même :wink: ) qui est : « MSCI World synthétique ». Bonne semaine !

Plusieurs analyses (notamment par la Commission européenne et des think tanks comme l’Institut Delors) soulignent que des milliards d’euros d’épargne européenne financent chaque année la croissance et l’innovation américaines, faute d’un marché des capitaux européen suffisamment unifié et attractif, tandis qu’une part disproportionnée de l’épargne reste inactive sur des comptes de dépôt improductifs.

D’autre part il semblerait que les investisseurs américains détiennent environ 20 % du CAC 40 et des autres principaux marchés européens. Mon choix, guidé par ma position pro-européenne et mon sens de la réciprocité plutôt que par la recherche de rendement, limiterait mon exposition aux EUA à environ 20 % en temps normal, mais dans la conjoncture actuelle, une exposition américaine nulle est très alléchante.

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Je ne peux pas répondre non plus, mais je me pose ici pour lire avec intérêt !
Pas de biais domestique de mon côté (2,9% de France en patrimoine financier, un peu plus un fois ma rotation de CL2 vers World x2 terminée).

Après, est-ce qu’on n’est pas déjà avec un gigantesque biais domestique sur notre capital humain « par essence » pour beaucoup d’entre nous ? Entreprise probablement française, salaire en France, maison en France, retraite anticipée via système français :thinking:

Ca peut justifier peut-être une très large sous exposition, en fait. Non ?

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Bonjour,

Même raisonnement de mon côté

Avec mon emploi dans un grand groupe français et des placements sans risques dans des banques françaises, j’ai plutôt eu tendance à sous-pondérer ce biais domestique lorsque j’en avais l’occasion, c’est-à-dire lors de l’ouverture de mon épargne à d’autres possibilités.
Cela a commencé par l’achat d’un bien immobilier locatif hors UE, puis, sur le PEA, la France ne représente pas davantage que son poids au sein du MSCI World.

Étant également Irlandais, je n’ai pas cherché non plus à valoriser ce pays dans mes placements, bien que de nombreux fonds soient basés là-bas (mais ça me semble plus symbolique qu’autre chose).

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On remarque aussi que la cuvette est très plate ! Il faut vraiment un fort biais domestique pour dégrader très significativement le résultat.

Allocate Smartly présente plusieurs modèles de valorisation des actions qui ont raisonnablement bien marché dans le passé. Je crois que tu peux y accéder avec un compte gratuit.

Tu peux aussi t’intéresser aux papiers qui explorent le Shiller CAPE sur différents marchés actions et de longues périodes. Cela peut inciter à ajuster son allocation par rapport à un world.

Pour ma part, j’ai un léger biais géographique avec un peu plus d’émergents (genre 15% vs 12%). J’ai aussi une sous-pondération indirecte des USA car j’ai une couverture à base d’options sur le S&P 500 : mon portefeuille est conçu pour absorber plus facilement une crise sur les actions US que sur le World, ce qui revient à dire que j’estime que l’espérance de rendement ajustée du risque future des actions US est inférieure à celle des actions hors US[1].

En substance, je pense qu’il y a des éléments qui peuvent justifier de biaiser son allocation actions pour contenir moins d’US que l’indice MSCI ACWI, mais je ne me sentirais pas de la raboter à 20% au leur de 65% !

En tout cas, je ne me vois pas m’exposer proportionnellement plus à la France qu’aux autres pays développés ex-US. Un avantage fiscal domestique pourrait changer un peu la donne, mais il n’y en a pas.


  1. Il y a aussi des questions pratiques d’implémentation qui entrent en jeu, typiquement la liquidité des options sur le World est beurk ↩︎

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Merci pour ces suggestions de lecture, je vais me plonger là dedans (je trouve ça intellectuellement stimulant, ces sujets…). La note sur la cuvette très plate me semble judicieuse.

Je pense remonter quand même la part des États-Unis dans mon portefeuille.

Super thread @Remy

Tu avais vu ce sujet ?

À titre perso, je sous-pondère les USA à environ 60-65% vs 71%, mais je pense que l’impact sur l’espérance de rendement est proche d’être nulle.

Ce que tu présentes est un pari significatif.

On a également déjà parlé de l’étude de Cederburg. L’avis de Vincent va d’ailleurs pas mal dans ton sens :

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Bonsoir @Nicolas ,

Je n’avais pas vu les discussions précédentes, merci beaucoup… J’ai voté au sondage, et constate que je suis minoritaire. Mon raisonnement n’a rien de bien original : je crains l’explosion de la bulle IA et il me semble donc important de sous-pondérer la tech américaine. J’envisage de renforcer quand même mon exposition USA, peut-être via un fonds de large caps value, pour éviter les 7 magnifiques (et me dire que je fais du factoriel et que donc c’est rationnel :joy:)

Cela étant, je suis très lent à passer à l’action. Je suis un contemplatif des marchés…

Excellente soirée,

R.

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Un contemplatif avec de sacrés positions actives !

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Rebonjour,

Quelques réflexions supplémentaires à ce sujet. Précisons : venant de quelqu’un qui n’est ni économiste, ni financier et qui est plutôt partisan d’une approche passive.

Les données sur l’efficience, la rationalité du modèle CPAM sont généralement admises dans la littérature scientifique. Cela étant, lorsqu’on écoute les interviews des grands noms de ce courant, tels Fama et French (par exemple sur l’excellent podcast Rational Reminder), ils admettent volontiers que leurs modèles ne sont des approximations de la réalité, et nullement des vérités intangibles et incontestables. Nous sommes loin du discours « achète MSCI World et mets ton cerveau sur off" qui fleurissent sur le Web (mais pas ici !).

Je m’interroge sur l’applicabilité des perspectives théoriques, et notamment du portefeuille canonique, à nos réalités personnelles, culturelles, historiques. Simon Evan-Cook (gérant de fonds chez Downing Fox, donc biaisé, forcément…) présente un argumentaire intéressant dans sa lettre du T1 2025 In defence of home bias – how a more patriotic portfolio could protect your advice business , en prenant l’exemple du Royaume-Uni. Il explique que,depuis 2009, les portefeuilles britanniques ont fortement réduit leur biais domestique (d’environ 65% à moins de 25%), au profit d’allocations mondialisées :

Or, nombre d’épargnants britanniques continuent d’associer « le marché » au FTSE 100. Ainsi, si cet indice monte mais que leur portefeuille mondial ne suit pas, ils ont l’impression de « sous-performer », même si la logique d’allocation reste valide. Le scénario s’est déjà produit après l’éclatement de la bulle internet : pendant plusieurs années, les portefeuilles brits avec biais domestique ont surclassé les portefeuilles brits canoniques/mondialisés, notamment parce que ces derniers étaient plus diversifiés (petites/moyennes caps, gestion active, etc.) :

On trouve une configuration semblable aujourd’hui pour les épargnant(e)s en zone euro (et notamment français) :

- les indices mondiaux sont très concentrés sur les grandes valeurs tech américaines- si ces dernières entament une correction durable, les portefeuilles mondialisés (devenus la nouvelle référence) pourraient rester à la traîne pendant longtemps

- ce qui pourrait pousser à sortir du marché, même si le modèle CAPM « canonique » reste valable à très long terme… Simplement car le modèle est bâti sur des données de très long terme et n’a aucune émotion, tandis que Monsieur et Madame Durand pourraient par exemple, avoir un horizon de 15 ans et paniquer si leur MSCI World (ou pire, MSCI World non hedgé) sous-performe le CAC ou les marchés européens, ne serait-ce que pendant cinq ans.

Merci d’avoir pris le temps (ou non) de lire ma prose et au plaisir d’échanger…

Bonne journée,

Rémy

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C’est marrant, parce que autant je ne stockpick absolument pas, autant si j’avais a le faire je me concentrerai surement sur les 7 magnifiques justement :laughing:
Voir meme les « 3 magnifiques » a mes yeux (Alphabet Microsoft Amazon)

Si demain j’avais a faire un pari concentré sur une poignée d’entreprise, qui doivent performer et absolument pas faire faillite, je ne me vois pas choisir autre chose :sweat_smile:

All things must pass…

Je n’ai pas de boule de cristal, mais regarde la composition du S&P 500 il y a seulement dix ans ou vingt ans. Je ne remonte pas jusqu’aux Nifty Fifty, mais je pourrais…

Simplement pour approfondir un peu sur la concentration tech du marché américain, qui me semble quand même un argument valable pour le sous-pondérer s’i l’on prend une perspective historique :

Stock Market Concentration Has Surpassed Its 1930s Peak. Should Investors Worry? February 25, 2026